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Pourquoi l'éleveur garde parfois le "vilain petit canard" ?

Avant-propos

Les articles publiés sur ce blog ne sont pas des réactions impulsives à l'actualité du moment, ni des prises de position dictées par l'émotion.

Ils sont le fruit d'une réflexion approfondie issue de notre expérience de terrain, de nos observations, de nos lectures, de nos échanges avec d'autres éleveurs et de notre travail quotidien auprès des animaux.

Nous essayons autant que possible d'adopter une vision synoptique de l'élevage, c'est-à-dire une approche globale qui prend en compte l'ensemble des paramètres : génétique, santé, diversité des lignées, comportement, fertilité, standards, évolution des races, contraintes réglementaires et réalités économiques.

Cette démarche nous conduit souvent à prendre du recul avant de nous exprimer.

Nous préférons l'analyse à la réaction immédiate, la réflexion de long terme aux polémiques passagères.

Cela ne signifie pas que nous sommes dépourvus de convictions. Bien au contraire.

Mais nous nous efforçons de conserver un détachement émotionnel suffisant pour examiner les sujets sous différents angles, y compris lorsque les conclusions dérangent les idées reçues ou les positions dominantes du moment.

Notre objectif n'est pas de plaire à tout le monde.

Notre objectif est de réfléchir, de questionner, de partager notre expérience et, lorsque cela est possible, de contribuer à une meilleure compréhension des enjeux qui façonnent aujourd'hui l'avenir de nos races et de l'élevage.


Pourquoi l'éleveur garde parfois le "vilain petit canard" ?


« Quoi ??? C'est celui-là que tu gardes ? »


« Mais regarde son frère ! »


« Il a de bien plus belles rosettes ! »

« Celui-là est beaucoup plus spectaculaire ! »

« Franchement, je ne comprends pas ton choix... »


Tous les éleveurs ayant quelques années de sélection derrière eux ont entendu ce genre de remarques.

Et pourtant, ces réactions illustrent parfaitement le fossé immense qui sépare le regard du public de celui d'un sélectionneur.


Car non, un futur reproducteur ne se choisit pas sur une photo.

Et encore moins sur un coup de cœur.


Lorsque je recherche un futur reproducteur porteur du gène poil long, ma demande surprend presque toujours mon interlocuteur.

Très souvent, la discussion commence par :

« Tu cherches un mâle ou une femelle ? »

Puis :« Quelle couleur ? » « Quel profil ? » « Quel type ? »


Et ma réponse est presque toujours la même :

« Peu importe. Je m'adapterai. »


Cette réponse déstabilise souvent.


Parce qu'elle va à l'encontre de ce que beaucoup imaginent être le travail d'un éleveur.


En réalité, un programme de sélection est toujours en construction, certaines priorités passent avant l'esthétique immédiate.


À certains moments, le véritable trésor n'est pas la couleur.

Ce n'est pas le profil.

Ce n'est pas la forme des rosettes.

Ce n'est même pas le sexe.

Le véritable trésor peut être un seul gène.

Ou une seule combinaison génétique devenue rare.


Ou encore une lignée différente capable d'apporter une diversité précieuse à une population devenue trop étroite.


Le type se travaille.

Les rosettes se travaillent.

Le profil se travaille.

La couleur se travaille.


Tout cela peut être amélioré génération après génération grâce à des mariages complémentaires.

En revanche, une diversité génétique perdue est extrêmement difficile à reconstruire.


C'est pourquoi un sélectionneur raisonne souvent à l'inverse du grand public.


Là où certains voient un chat "ordinaire"( voir "hors standart" comme on le dit dans le jargon ) il peut voir une opportunité génétique exceptionnelle.

Là où d'autres regardent la photo, il regarde déjà les générations futures.

Et parfois, le chat qui semble le moins impressionnant aujourd'hui devient le pilier invisible d'un programme entier demain.



Le public voit un chaton. L'éleveur ( le vrai ) voit cinq générations.


Lorsqu'une personne ( novice ou jeune éléveur ) regarde une portée, elle voit généralement :

  • une jolie tête ;

  • de belles rosettes ;

  • une couleur spectaculaire ;

  • une fourrure impressionnante ;

  • un chaton "qui sort du lot".


L'éleveur d'expérience, lui, voit autre chose.

Il voit :

  • des coefficients de consanguinité ;

  • des ancêtres communs ;

  • des lignées saturées ;

  • des gènes rares ;

  • des défauts récurrents ;

  • des qualités cachées ;

  • des risques futurs ;

  • et surtout les générations suivantes.


Car un reproducteur ne se choisit pas pour aujourd'hui.

Il se choisit pour les dix prochaines années.


La malédiction des gènes rares


Dans le Bengal Cashmere, la réalité est encore plus complexe.

Trouver un chat porteur de poil long est déjà difficile.

Trouver un chat porteur de poil long hors des deux grandes lignées dominantes européennes devient un véritable casse-tête.


Trouver un chat porteur de poil long, génétiquement intéressant, avec un coefficient acceptable, une bonne santé et un potentiel de travail devient une quête difficile - voir complexe en l'état actuel du pôle génétique.


Alors forcément, des compromis apparaissent et sont mêmes inévitables.


Toujours. Mais très peu de jeunes éleveurs qui nous contactent comprennent - Ils veulent tout et tout de suite.


Et ceux qui prétendent le contraire n'ont généralement jamais construit une lignée sur plusieurs générations.



Le plus beau n'est pas toujours le plus utile


Voilà probablement la leçon la plus difficile à comprendre en élévage.


Le chaton qui attire tous les regards n'est pas forcément celui qui fera avancer un programme d'élevage.

Parfois :

  • il est trop proche génétiquement du reste de la population ;

  • il apporte peu de diversité ;

  • il concentre des lignées déjà omniprésentes ;

  • il ne possède aucun des gènes recherchés ;

  • ou il ne répond tout simplement pas aux besoins du programme.


À l'inverse, le fameux "vilain petit canard" peut représenter exactement ce qui manque à une lignée.


Le piège des expositions


Les expositions sont un outil formidable pour les débutants.

Mais elles ne remplacent pas le travail de sélection ou la compréhension dans la construction d'une lignée que doit apprendre tout éleveur.

Un juge évalue un chat.

L'éleveur doit construire une population.


Ce sont deux métiers différents.


Un chat peut parfaitement obtenir des résultats extraordinaires en exposition tout en étant génétiquement peu intéressant pour un programme donné.


Inversement, certains reproducteurs majeurs de l'histoire des races n'auraient probablement jamais été les stars des podiums.

Pourtant, ils ont changé durablement l'avenir de leur race.


La santé avant tout


Depuis quelques années, une réalité devient de plus en plus difficile à ignorer.

Certaines populations deviennent fragiles.

Fertilité en baisse.

Mortalité néonatale.

Sensibilité immunitaire.

Problèmes de reproduction.

Consanguinité structurelle croissante.

Face à cela, le rôle d'un éleveur responsable n'est plus seulement de produire du beau ou du clonage au standart.


Il doit aussi préserver du vivant.

Et parfois, cela implique de conserver un sujet moins spectaculaire mais génétiquement précieux.


Les lignées tardives


Autre erreur fréquente : croire qu'un chaton est terminé à trois ou quatre mois. Parfois nos réponses sont déconcertantes pour les jeunes éleveurs.


Certaines lignées évoluent énormément.

Le profil peut changer.

La tête peut s'élargir.

L'ossature peut se développer.

Le poil peut se transformer.

Certains sujets deviennent spectaculaires après dix, douze ou dix-huit mois.

D'autres stagnent.


L'expérience apprend justement à préssentir "un potentiel"et à le "retravailler" plutôt que se baser uniquement sur l'apparence du moment.


Construire une race ou collectionner des photos ?


La vraie question est là.

Veut-on construire une race solide pour les générations futures ?

Ou simplement collectionner les chatons les plus photogéniques ?


Un sélectionneur travaille avec :

  • la génétique ;

  • les probabilités ;

  • les compromis ;

  • les objectifs à long terme ;

  • la santé ;

  • la diversité ;

  • et parfois une bonne dose de patience.


Car l'élevage n'est pas un concours de la plus jolie photo Facebook.

C'est un travail de construction génération après génération.


Et souvent, le reproducteur qui changera le plus l'avenir d'une lignée est précisément celui que personne n'aurait choisi au premier regard.


Le fameux "vilain petit canard" ceux que nous apprécions le plus en ce moment :-)

 
 
 

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