đŸ Le nouveau mythe des â2 000 ans de cohabitationâ : pourquoi lâhistoire du chat est bien plus ancienne quâon ne le dit ?
- Cashmere Bengals
- 6 déc. 2025
- 7 min de lecture
Un article rĂ©cent a affirmĂ© que le chat ne vivrait avec lâhumain que depuis 2 000 ans.
Autant dire que cette déclaration a fait bondir les scientifiques⊠et rire toute la communauté féline.
Car elle contredit 25 ans de recherches génétiques, archéologiques et iconographiques solides.
Alors, que fait-on de lâĂgypte antique ?De Babylone ?Des chats momifiĂ©s, des fresques, des tombes nĂ©olithiques⊠?
đ On les remet Ă leur place : au cĆur dâune histoire fascinante
qui remonte Ă plus de 10 000 ans.
đ± 1. Le chat domestique ne date PAS de 2 000 ans⊠mais dâau moins 9 500 ans
En 2004, une dĂ©couverte archĂ©ologique enflamme la communautĂ© scientifique :un chat enterrĂ© avec un humain Ă Chypre, datĂ© dâenviron 7 500 ans av. J.-C.
âĄïž Câest la plus ancienne preuve directe de domestication fĂ©line. Et elle dĂ©passe dĂ©jĂ largement les fameux â2 000 ansâ.
Cet enterrement commun ne laisse aucun doute : le chat nâĂ©tait pas un animal sauvage attrapĂ© par hasard, mais bien un compagnon de vie.
LâEurope ancienne : le chat, animal sacrĂ© de la magie et de la fertilitĂ©
La prĂ©sence du chat auprĂšs de lâhumain ne se limite pas au Proche-Orient ou Ă lâĂgypte : lâEurope prĂ©chrĂ©tienne elle-mĂȘme lui attribue un statut sacrĂ©, bien antĂ©rieur aux â2 000 ansâ Ă©voquĂ©s par certains articles.
Chez les peuples nordiques, la dĂ©esse Freyja â figure majeure des traditions germano-scandinaves, associĂ©e Ă lâamour, la fertilitĂ©, la magie (seiðr) et la protection du foyer â voyageait selon les mythes Ă bord dâun char tirĂ© par deux grands chats offerts par le dieu Thor.
Ces fĂ©lins, souvent reprĂ©sentĂ©s comme massifs, puissants, proches du Skogkatt (ancĂȘtre naturel du NorvĂ©gien des ForĂȘts), symbolisaient lâindĂ©pendance, lâintuition, la sensualitĂ©, la capacitĂ© de voyance et le lien profond avec lâinvisible.Le chat Ă©tait donc dĂ©jĂ un compagnon, un protecteur et un animal spirituel dans lâEurope paĂŻenne, bien avant les premiĂšres descriptions romaines et mĂ©diĂ©vales. Les foyers nordiques nourrissaient et respectaient ces chats, considĂ©rant quâattirer lâattention de Freyja portait chance, prospĂ©ritĂ© et harmonie.
Ces traditions tĂ©moignent clairement que le chat occupait une place essentielle dans la mythologie, les villages et les croyances europĂ©ennes depuis plus de 3 000 Ă 4 000 ans, rĂ©duisant Ă nĂ©ant lâidĂ©e dâune cohabitation rĂ©cente.
Mais remontons encore plus loin ...
đȘ 2. En Ăgypte, le chat est domestiquĂ©, vĂ©nĂ©rĂ© et reprĂ©sentĂ©
depuis plus de 4 000 ans
LâĂgypte antique est probablement lâexemple le plus parlant.
Les preuves sont innombrables :
statuettes de Bastet
millions de chats momifiés
fresques de chasse montrant des chats domestiques sur les barques
textes oĂč le chat protĂšge le foyer
reprĂ©sentations dâenfants jouant avec des chats
Les Ăgyptiens ne se contentaient pas de cohabiter avec les chats : ils les divinisaient.
Comment concilier cela avec lâidĂ©e dâune cohabitation vieille de seulement 2 000 ans ?
âĄïž Impossible.
đș 3. MĂ©sopotamie, Babylone & Perse : des chats prĂ©sents dans la vie quotidienne depuis 4 000 ans
Bien avant Rome, les civilisations de Mésopotamie représentaient déjà des chats :
sur des sceaux cylindriques
dans des reliefs
dans des scĂšnes artisanales et domestiques
Ils sont associés à la protection des réserves alimentaires, rÎle crucial dans les sociétés sédentaires.
LĂ encore, on est looooin des 2 000 ans.
La MĂ©sopotamie et Sumer : une dĂ©esse fĂ©line avant mĂȘme lâĂgypte
Bien avant Bastet en Ăgypte, les SumĂ©riens avaient dĂ©jĂ associĂ© le chat Ă une divinitĂ© fĂ©minine : la dĂ©esse Ninisina (ou Bau/Gula), figure majeure de la guĂ©rison, de la protection et de la mĂ©decine.
Dans plusieurs reprĂ©sentations mĂ©sopotamiennes, cette dĂ©esse protectrice est accompagnĂ©e dâun chat, souvent positionnĂ© prĂšs de son trĂŽne ou Ă ses pieds, symbolisant la vigilance, la douceur domestique, et la capacitĂ© du fĂ©lin Ă veiller sur le foyer.
Dans certains textes, Gula est mĂȘme appelĂ©e âLa Dame fĂ©lineâ, car le chat, tout comme elle, incarne lâintuition, les soins, la maternitĂ© et la magie quotidienne.
Cette association est loin dâĂȘtre anecdotique : elle date de plus de 4 000 ans, ce qui place encore une fois le chat au cĆur de la vie rituelle et domestique des premiĂšres grandes civilisations humaines.
Les SumĂ©riens, pionniers de lâĂ©criture, ont donc lĂ©guĂ© lâune des plus anciennes traces symboliques du chat comme animal sacrĂ©, preuve supplĂ©mentaire que la relation humainâchat sâenracine bien plus profondĂ©ment que ne le prĂ©tendent les thĂ©ories modernes Ă sensation.
Chine & Japon : le chat, gardien spirituel, porte-bonheur et messager des déesses
Contrairement au Proche-Orient, oĂč certaines dĂ©esses Ă©taient clairement reprĂ©sentĂ©es avec un chat, la Chine et le Japon ont dĂ©veloppĂ© une symbolique plus subtile, mais tout aussi puissante, autour du fĂ©lin.
En Chine ancienne, le chat Ă©tait liĂ© Ă Li Shou, divinitĂ© fĂ©line mineure prĂ©sente dans des lĂ©gendes trĂšs anciennes. Selon plusieurs rĂ©cits, Li Shou avait initialement la responsabilitĂ© de gouverner le monde, mais comme il prĂ©fĂ©rait dormir au soleil et profiter de la vie, le Ciel dĂ©cida de confier cette tĂąche aux humains â laissant ainsi au chat un rĂŽle dâobservateur sage, gardien silencieux entre les deux mondes.
Dans les campagnes chinoises, le chat est aussi associĂ© Ă des dieux de la moisson, car il protĂšge les rĂ©coltes des rongeurs ; il est donc indirectement liĂ© aux divinitĂ©s fĂ©minines de la fertilitĂ© et de lâabondance.
Au Japon, on retrouve une toute autre dimension : le chat est profondément associé au kami de la miséricorde, Kannon (équivalent japonais de la déesse bouddhiste Guanyin).
Dans certains temples, on raconte que Kannon apparaĂźt sous la forme dâun chat pour protĂ©ger les voyageurs, attirer la chance ou avertir dâun danger. Câest de cette tradition quâest nĂ©e, des siĂšcles plus tard, la figure du Maneki-neko, la cĂ©lĂšbre chatte qui lĂšve la patte pour appeler la prospĂ©ritĂ© â symbole omniprĂ©sent dans les foyers et les commerces, et toujours liĂ© Ă une Ă©nergie protectrice fĂ©minine.
Ainsi, mĂȘme si la Chine et le Japon ne possĂšdent pas de âBastetâ ou de âGulaâ, les chats y sont profondĂ©ment rattachĂ©s Ă des forces fĂ©minines, protectrices, magiques et bienveillantes, ce qui confirme encore une fois leur prĂ©sence spirituelle et domestique bien avant les 2 000 ans prĂ©tendus par certains articles modernes.
Inde : la dĂ©esse Shashthi, protectrice des enfants et accompagnĂ©e dâun chat
En Inde, le chat occupe une place discrÚte mais profondément symbolique, notamment à travers la déesse Shashthi, figure trÚs ancienne du panthéon hindou.
Shashthi est la dĂ©esse de la fertilitĂ©, de la maternitĂ©, de la protection des nouveau-nĂ©s et des jeunes enfants. Elle est lâune des plus anciennes divinitĂ©s populaires du sous-continent, vĂ©nĂ©rĂ©e bien avant lâĂ©poque classique de lâhindouisme.
Ce qui rend Shashthi particuliĂšrement fascinante pour notre sujet :
âĄïž elle est presque toujours reprĂ©sentĂ©e en compagnie dâun chat, assis prĂšs dâelle ou perchĂ© sur ses genoux.
âĄïž Dans certaines rĂ©gions, câest mĂȘme une dĂ©esse-chat, dont le monture (vahana) est un chat.
Le chat, dans cette tradition, symbolise :
la vigilance maternelle
la protection du foyer
la limite entre le monde visible et invisible
la fertilité et la prospérité du foyer
Une cĂ©lĂšbre lĂ©gende raconte que le chat de la dĂ©esse observait les foyers pour vĂ©rifier si les mĂšres accomplissaient bien les rites protecteurs destinĂ©s aux enfants. Le chat y tient donc un rĂŽle moral, magique et protecteur, rappelant lâimportance du respect et des Ă©quilibres domestiques.
Cette association est attestĂ©e depuis plus de 2 500 Ă 3 000 ans, ce qui place encore une fois le chat au cĆur des mythes et de la vie spirituelle des civilisations anciennes, bien avant lâĂšre oĂč certains voudraient limiter sa domestication.
đŸ 4. Les Ă©tudes ADN confirment 10 000 ans dâĂ©volution commune
Les analyses génétiques montrent que :
tous les chats domestiques descendent du Felis silvestris lybica, chat sauvage du Proche-Orient ;
une premiĂšre vague de domestication accompagne les premiers villages agricoles (â8 000 Ă â6 000 ans) ;
une seconde vague part dâĂgypte vers la MĂ©diterranĂ©e (â3 000 ans) ;
le chat moderne se répand avec les routes commerciales, les navires, et les échanges humains.
Donc scientifiquement :
âĄïž le chat accompagne lâhumain depuis la naissance de lâagriculture.
Pas depuis la naissance de lâEmpire romain.
đ€Šââïž 5. DâoĂč vient alors cette fausse idĂ©e des 2 000 ans ?
Trois explications possibles :
1ïžâŁ Confusion avec la crĂ©ation des races fĂ©lines modernes
Les races comme le Maine Coon, le Persan ou le Siamois ont Ă©tĂ© standardisĂ©es rĂ©cemment (XIXeâXXe siĂšcle).
Mais la domestication est bien plus ancienne.
2ïžâŁ Sensationalisme mĂ©diatique
Un titre choc fait cliquer.MĂȘme sâil est faux.
3ïžâŁ InterprĂ©tation bancale de la âdomesticitĂ© Ă©motionnelleâ
Certains anthropologues distinguent la cohabitation utilitaire (greniers â chasse aux rongeurs )de la cohabitation affective.
Mais les deux sont⊠de la cohabitation.
đ 6. Ce que â2 000 ansâ voudrait dire⊠si on prenait la thĂ©orie au sĂ©rieux
Pour que cette théorie soit vraie, il faudrait supprimer :
â les tombes nĂ©olithiques avec chat (â9 500 ans)
â lâart Ă©gyptien et la religion de Bastet (â4 000 ans)
â les textes grecs et romains (â2 500 ans)
â lâADN montrant une Ă©volution de 10 000 ans
â les fresques mĂ©sopotamiennes
â les chats momifiĂ©s, les scĂšnes de chasse, les reprĂ©sentations domestiques
Bref :
âĄïž il faudrait réécrire toute lâHistoire.
Une tendance moderne Ă lâabrutissement : effacer les savoirs anciens pour mieux standardiser la pensĂ©e
Cette idĂ©e des â2 000 ans de cohabitationâ illustre parfaitement une tendance inquiĂ©tante de notre Ă©poque : la rĂ©duction volontaire des connaissances, qui appauvrit la culture gĂ©nĂ©rale et coupe lâhumanitĂ© de ses racines.
En niant, minimisant ou simplifiant Ă outrance lâhĂ©ritage des anciennes civilisations â quâil sâagisse des Ăgyptiens, des SumĂ©riens, des Celtes, des Grecs, des cultures asiatiques ou indiennes â on produit une population dĂ©sancrĂ©e, sans mĂ©moire et donc plus facile Ă orienter.
Car une sociĂ©tĂ© qui connaĂźt son histoire, sa profondeur, ses mythes, ses symboles et la longue Ă©volution des relations entre lâhumain et lâanimal, est une sociĂ©tĂ© capable de penser par elle-mĂȘme.
Ă lâinverse, en imposant des rĂ©cits tronquĂ©s, courts, simplistes, on favorise un appauvrissement intellectuel gĂ©nĂ©ral.
Ce phĂ©nomĂšne nâest pas nouveau : lâeffacement des savoirs anciens a dĂ©jĂ eu lieu au Moyen Ăge avec la destruction des bibliothĂšques paĂŻennes et des archives Ă©gyptiennes.
Aujourdâhui, il revient sous une forme plus subtile : articles rapides, titres sensationnalistes, réécriture de lâhistoire pour sâadapter aux modes, et une Ă©ducation de plus en plus dĂ©connectĂ©e de lâarchĂ©ologie et de lâanthropologie.
Nier 10 000 ans de cohabitation avec le chat nâest quâun exemple frappant de cette dĂ©rive.
Et câest prĂ©cisĂ©ment pour cela quâil est essentiel de retransmettre lâhĂ©ritage rĂ©el des anciens peuples, qui avaient une comprĂ©hension profonde des animaux, de la nature, de la symbolique et du sacrĂ©.
đŸ Conclusion : non, notre chat nâa pas 2 000 ans⊠mais au moins 10 000 ans dâamitiĂ© humaine
Le chat nâest pas un ânouvel arrivantâ.
Il est lâun des plus anciens compagnons de lâhumanitĂ©.
Il a protégé nos greniers.
Il a voyagé sur nos bateaux.
Il a Ă©tĂ© honorĂ©, dessinĂ©, momifiĂ©, aimĂ©âŠ
Et aujourdâhui encore, il partage notre foyer avec le mĂȘme mystĂšre charmant.
Alors oui :đ on peut rire de lâarticle.
Mais surtout, on peut profiter de lâoccasion pour rappeler la vraie, magnifique et longue histoire du chat.



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